Diviser le peuple pour mieux régner

Par Anne-Rose LE VAN et Bastien MARCHINA

Par-delà l’actualité récente dramatique, il est important de comprendre la stratégie du gouvernement, voire d’une certaine oligarchie, en analysant ce qui s’est passé ces derniers mois autour des sujets du « séparatisme ».

Le Président de la République française a quitté, avant la fin, un conseil européen pour présenter le projet de Loi sur les séparatismes. Cela montre combien ce sujet lui tient à cœur. Il faut dire que c’est un thème qui lui permet de diviser le peuple pour mieux régner. Et que ça marche !

Tout l’été déjà les médias français ont relayé les éléments de langage du Ministre de l’Intérieur sur « les racailles », « l’ensauvagement », « la crise d’autorité » et préparé le terrain pour cette fameuse Loi sur les séparatismes.

Rien de nouveau : tous les six mois environ le monde médiatique agite le sujet de l’insécurité, couplé ou non avec celui de l’islam. Ce qui est nouveau, c’est le contexte de crise sanitaire, sociale et économique majeure.

Diviser le peuple

Au printemps, les Gilets jaunes avaient été sommé.e.s de prendre position pour ou contre le Comité Adama et la division avait joué à plein sur les réseaux sociaux. Certain.e.s avaient sauté à pieds joints dans le piège qui leur était tendu, en se revendiquant différent.e.s de cette plèbe des banlieues. Cette ligne de faille est encore visible dans le mouvement des Gilets jaunes entre les pour et les contre le travail avec le Comité Adama.

Il faut dire que, si le peuple soudainement se soudait, les élites tomberaient d’elles-même- comme des pommes pourries de leur arbre. Alors il faut à tout prix le diviser, ce fameux peuple.

Il faut diviser le peuple entre celui des villes et celui des campagnes, entre les écolo-bobos végans et les vrais ruraux chasseurs et entrepreneur.e.s agricoles pollueurs ou pollueuses.

Il faut diviser le peuple entre celui des banlieues et celui des périphéries, entre les racailles islamo-gauchistes et les Gilets jaunes « blancos » électeurs et électrices de la Marine.

Il faut diviser le peuple entre les lesbiennes féministes et les hétéros masculinistes, entre les gays cisgenre et les queers, entre les amateurs ou amatrices de bons vins et les fumeurs ou fumeuses de joints, entre les lycéennes en chandail-bedaine et les autres.

Divisons, divisons, divisons !

L’oligarchie peut se reposer sur ses deux oreilles. Ils avaient eu peur du peuple en décembre 2019 quand, plusieurs samedis de suite, toute la journée, se sont relayé.e.s sur les Champs Élysées, à proximité de leurs appartements luxueux : des français.e.s nationalistes voire d’extrême-droite, des français.e.s des périphéries excédé.e.s par le prix de l’essence et la vie pavillonnaire qui les a endetté.e.s pour toute leur vie, des français.e.s des cités populaires venu.e.s piller les magasins de luxe, des militant.e.s anarchistes ou d’extrême-gauche venu.e.s voir si la révolution était en marche.

Mais la classe moyenne n’est pas venue sur les Champs-Élysées. Elle a laissé les gueux se prendre des lacrymos et a accepté que certain.e.s soient mutilé.e.s en direct à la télé. Après tout, on disait qu’ils ou elles étaient racistes, antisémites ou même royalistes. Et d’ailleurs, il y avait bien parmi eux des racistes, des antisémites et même des royalistes.

Quand 20% des électeurs et électrices votent pour un parti ouvertement raciste, il faut penser qu’il y a des racistes au sein du peuple ! Quand, il n’y a encore pas si longtemps, certain.e.s dénonçaient leurs voisin.e.s juifs ou juives, il faut penser qu’il reste des antisémites au sein du peuple. Et des royalistes, il en reste en Vendée et aussi ailleurs.

Mais le manque des classes moyennes n’a pas empêché les Gilets jaunes de continuer. Les soutiens de l’extrême-droite ont commencé à se taire mais le mouvement est toujours là !

Le Comité Adama a fait son retour sur la scène médiatique dans la suite des événements aux États-Unis et a été rejoint par Jérôme Rodriguez, lui aussi victime de violences policières en juin 2020. Et là, les médias ont accompagné le Ministre de l’Intérieur, qui avait besoin de faire oublier sa réputation de violeur de femmes pauvres, dans le récit de « l’été orange mécanique » : le moindre fait divers a été monté en épingle et passé en boucle dans tous les médias. On avait l’impression que personne ne pouvait sortir de chez soi sans se faire planter à l’arme blanche ou violer par le premier venu.

L’islam comme « bouc émissaire »

L’oligarchie aurait-elle eu peur d’un rapprochement entre celles et ceux des banlieues, celles et ceux ceux du périurbain et celles et ceux des centres-villes ? Mais a priori ça n’était pas suffisant puisqu’il a fallu ajouter le « bouc émissaire » : l’islam.

La France avec son histoire coloniale, sa place de « fille aînée de l’église » (catholique) et sa culture de la laïcité est, depuis les années 1990 – et notamment la guerre civile en Algérie – gênée par la question de l’islam.

Ne pouvant utiliser les juifs ou juives comme boucs émissaires (trop connoté historiquement), ce sont maintenant les musulmanes et musulmans qui sont à l’origine de tous les maux.

Les membres de la famille Adama sont des racailles : la faute à l’islam ! La députée France Insoumise noire Michèle Obono est certainement une islamo-gauchiste ! Et Jérôme Rodriguez, il doit bien avoir un lien avec l’islam !

Et puis on s’en fout si tout cela est vrai ou faux car il faut combattre l’islamisme ! Évidemment qu’il faut combattre l’islamisme, comme toute forme de violence et d’oppression, comme toutes les idéologies contraires aux droits humains. Mais le gouvernement français est-il le mieux placé quand la France est alliée des plus grands pays financeurs de l’islamisme comme l’Arabie saoudite ou le Qatar ? Le mieux placé quand les moyens de la MILIVULDES qui permettait de lutter contre les sectes ont été drastiquement limités ? Cela montre le manque de sérieux dans la lutte contre le danger que les sectes islamistes font courir à nos principes de vie !

Il est clair qu’ils ne feront rien de concret à ce sujet. Pour lutter contre les phénomènes liés aux ghettos, il faudrait offrir les moyens d’une vie meilleure à tou.te.s. Pour lutter contre l’obscurantisme, il faudrait offrir une vision du monde positive et collective. Et, s’ils parvenaient malgré tout à réduire le phénomène, où seraient-ils, ces islamistes, lorsqu’il s’agit de désigner un bouc émissaire commode à une population exaspérée par la dégradation des conditions de la vie en société ?

Par contre, il semble qu’il faille « séparer » le peuple : le diviser entre celles et ceux qui ont une religion et celles et ceux qui n’en ont pas, entre celles et ceux qui mangent du porc et celles et ceux ceux qui n’en mangent pas, celles et ceux qui lisent la Thorah et celles et ceux qui lisent le Coran…

Le risque est grand pour l’oligarchie de voir le peuple se souder

La crise sanitaire a montré la noirceur de leur gestion néolibérale et ses conséquences sur les vies humaines. Les Gilets jaunes ont montré à tou.te.s que les violences policières n’étaient pas réservées qu’aux racailles de banlieue et que la police républicaine n’est pas la police du peuple mais celle de l’oligarchie. La crise économique, renforcée avec la crise sanitaire, va créer plein de nouveaux et nouvelles pauvres à qui on ne pourra pas dire que le chômeur ou la chômeuse est un.e fainéant.e et qu’il n’a qu’à traverser la rue, à qui on ne pourra plus faire croire que les aides sociales sont un moyen pour les racailles de s’enrichir sans travailler…

Le risque est grand de voir le peuple se souder… alors il faut le diviser, pour mieux continuer à régner.

Peut-on sortir de cette spirale infernale de la division ?

Les événements récents de l’odieux attentat contre un prof montrent que c’est l’escalade des discours diviseurs qui submerge l’espace public dans des situations extrêmes comme celle-là : discours de certain.e.s ministres, discours de certain.e.s politiques, discours de certain.e.s journalistes ou éditorialistes politiques.

Des discours qui prouvent que le poison de la division continue à être agité par cette oligarchie, même quand le pays aurait besoin de se rassembler et de lutter avec sang-froid contre les pulsions meurtrières islamistes.

Le summum du cynisme est atteint, lorsqu’on accuse la gauche antiraciste d’être responsable des attentats. Alors même que ce sont bien les pouvoirs en place et leurs relais médiatiques qui s’en prennent, à longueur de temps, aux enseignant.e.s ; qui flattent les bas instincts d’hostilité à l’école qui peuvent exister dans les milieux populaires en dépeignant les enseignant.e.s comme des privilégié.e.s paresseuses et paresseux. Alors aussi que la dernière grande mobilisation pour imposer un discours aux enseignant.e.s visait à lutter contre une « théorie du genre » fantasmée et que cette mobilisation était le fait d’une union des extrêmes droites, allant de supplétifs du FN proches de Soral aux religieux de tous poil, islamistes y compris. Alors enfin que, dans les Yvelines, il est de notoriété publique que c’est le Président du département – Bédier, de LR – qui joue avec le feu dans le Mantois depuis des années.

Rassembler le peuple autour de ses intérêts fondamentaux

Comment faire pour lutter contre ces discours diviseurs ? Discours qui justifient le passage aux actes de certain.e.s puisqu’il y a eu une agression contre des femmes voilées et des mosquées dégradées, suite à ce terrible attentat, dans une logique d’escalade de la violence. Cela montre qu’il devient fondamental de rassembler le peuple autour de ses intérêts fondamentaux que sont la démocratie, l’égalité, la liberté, la fraternité, l’internationalisme, l’humanisme !

Comment gagner la bataille de l’hégémonie culturelle ? Facile à dire quand on n’a aucune des positions de pouvoir : ni politique, ni économique, ni médiatique, ni culturelle.

A minima, éviter de tomber dans les pièges de la division, refuser de débattre de sujets qui sont tronqués et posés avec les mots de l’ennemi idéologique, défendre celles et ceux qui souffrent, qui sont opprimé.e.s, quelque soit leur façon de penser et de vivre, tant qu’ils ou elles ne propagent pas la haine.

Rester humanistes, rester soudé.e.s et lutter contre les pulsions de haines d’où qu’elles viennent. Faire un travail de terrain, un travail de fourmi partout et en tout lieu pour semer les graines du rassemblement.

Anne-Rose LE VAN et Bastien MARCHINA

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