« Les enjeux sont à l’échelle de l’humanité. Il faut créer une nouvelle institution »

Entretien.

Qu’a révélé au grand jour la pandémie ?

Monique Chemillier-Gendreau Les évolutions de la société mondiale l’ont menée dans une zone de périls sur laquelle la pandémie a jeté une lumière crue. En effet, derrière la crise sanitaire, avec la crise économique qui s’amorce et la catastrophe écologique en cours, c’est une crise de civilisation qui émerge. La pandémie en cours n’était imprévisible que pour les gouvernements sourds à tous les avertissements, car elle ne l’était pas pour des chercheurs peu écoutés, travaillant sur la protection de la nature et le changement d’affectation des terres, et inquiets de la destruction de l’autorégulation des écosystèmes. Le problème n’est donc pas seulement de contenir les épidémies, mais aussi d’entraver les processus permettant leur émergence. Cependant, paradoxalement, la pandémie a révélé que nous formions une communauté mondiale, comme, du reste, le démontre le mouvement contre le racisme et les violences policières. Mais, alors que les problèmes s’expriment au niveau mondial et requièrent des solutions à ce niveau, l’espace politique reste national. Nous devons commencer à penser l’organisation du monde en acceptant l’idée que chacun d’entre nous appartient à des communautés politiques multiples, emboîtées les unes aux autres. Actuellement, personne ne se sent concerné par l’échelon mondial, et à peine par l’échelon continental. Nous devons saisir l’occasion de cette crise pour ouvrir ce débat.

« L’extension du champ du numérique à la suite du confinement va entraîner l’essor des multinationales dans ce domaine, et leur domination sur les vies, déjà perceptible avant 2020, s’accentuera rapidement. »

Vous mettez en garde sur le fait que « toute reprise sur les mêmes bases conduirait à d’autres crises plus violentes ». Qu’entendez-vous par là ?

Monique Chemillier-Gendreau Toutes les sociétés souffrent, d’une part, des effets du capitalisme sans frein qui domine le système mondial, d’autre part, du fait que les démocraties représentatives sont épuisées et ne répondent plus aux exigences de liberté et d’égalité des citoyens. Le capitalisme accroît et approfondit sans cesse les inégalités et il détruit la nature. Si nous restons sur le modèle économique productiviste, polluant et non soutenable, sur la même division internationale du travail, la même culture de la consommation, la même austérité pour les budgets publics, les inégalités vont s’aggraver avec les dégâts sur la nature dans les mois à venir. Le capitalisme, pour préserver le niveau de la rente qui le caractérise, se déploie sur de nouvelles activités. Aujourd’hui, ce sont les activités numériques. Et cette mutation impose désormais partout le travail à flux tendu. L’extension du champ du numérique à la suite du confinement des populations (télétravail, télé-enseignement, contrôle des populations) va entraîner l’essor des multinationales dans ce domaine, et leur domination sur les vies, déjà perceptible avant 2020, s’accentuera rapidement. S’il est encore temps de reprendre les commandes, alors ce séisme inédit est l’occasion que le monde doit saisir pour rompre enfin avec sa destruction largement amorcée et inventer, impérieusement, une société entièrement différente.

Il faut, insistez-vous, repenser le monde à l’échelle de l’humanité dans une vision qui transcende les identités et les souverainetés nationales. Pourquoi ?

Monique Chemillier-Gendreau Oui, car l’autre risque, déjà en germe dans nos sociétés, est celui d’une exaspération des égoïsmes nationaux avec un renforcement du protectionnisme et du souverainisme qui l’accompagne. La réponse aux enjeux auxquels l’humanité dans son ensemble est en ce moment confrontée ne saurait être une addition de politiques nationales, encore moins si celles-ci tentent de se mener en vase clos. Les enjeux sont à l’échelle de l’humanité. C’est seulement à cette échelle qu’il sera possible de les relever. C’est une évidence pour le défi environnemental, notamment avec le changement climatique et la perte de la biodiversité. La Terre nous est commune. C’est cela qui est apparu au cours du XXe siècle et qu’on n’avait jamais vu aussi clairement. De même la démocratie ne peut se réaliser pleinement dans l’enfermement sur un territoire. On ne peut pas se flatter d’appartenir à une démocratie dans le champ interne et mener une politique proprement barbare contre les immigrés en les laissant périr en mer ou en les parquant dans des conditions indignes dans des camps.

« La souveraineté permet l’impunité des dirigeants et ne garantit pas la liberté et le bonheur des peuples. »

Comment cela va-t-il se traduire ?

Monique Chemillier-Gendreau Nous devons en finir avec le marqueur de l’identité nationale, lequel sert à masquer l’autre marqueur décisif celui de la race et se double parfois de celui de la religion. Ces marqueurs servent de justificatifs aux discriminations faisant mentir la norme commune selon laquelle tous les humains seraient égaux en droit. La souveraineté est un concept qui n’est plus porteur de positivité pour les sociétés. Nous avons cru au moment des luttes de libération nationale que les peuples du tiers-monde, en acquérant la souveraineté, allaient en même temps acquérir la liberté et le développement. Nous nous sommes trompés. La souveraineté permet l’impunité des dirigeants et ne garantit pas la liberté et le bonheur des peuples. Le moment est donc venu de penser une organisation cosmopolitique du monde. Il ne s’agit pas d’un cosmopolitisme qui ferait disparaître les États au profit d’un État mondial. La diversité des sociétés est une richesse que nous devons conserver. Mais ces sociétés multiples peuvent être unies entre elles par une organisation commune qui exprime la part d’universel qui est en nous. Cela suppose d’en finir avec la souveraineté, ce principe qui entrave toute avancée du droit international et d’une organisation commune des peuples. C’est cette contradiction entre la garantie de la souveraineté et le développement du droit international qui a conduit les Nations unies à l’échec.

« Plutôt que d’aller vers la paix et le désarmement, les lobbys militaro-industriels se sont activés pour préserver leur domaine. »

Sur quoi vous fondez-vous principalement pour acter l’échec du système des Nations unies ?

Monique Chemillier-Gendreau Les Nations unies avaient en charge de garantir la paix et de mener les peuples vers leur développement, et elles ont une lourde responsabilité dans la situation de chaos qui domine désormais dans certaines parties du monde. Le système reposait sur l’hypothèse que les cinq membres permanents du Conseil de sécurité (choisis comme tels parce qu’ils avaient été les vainqueurs de la Seconde Guerre mondiale) seraient capables d’assurer la paix mondiale. Mais ils se sont enfoncés dans la guerre froide et l’« équilibre de la terreur ». Ceci a conduit à geler le mécanisme de sécurité collective tel qu’il avait été prévu. À la chute du mur de Berlin en 1989-1990, un moment est apparu où ce mécanisme aurait pu être réactivé. Mais ce n’est pas le choix qui a été fait. Plutôt que d’aller vers la paix et le désarmement, les lobbys militaro-industriels se sont activés pour préserver leur domaine et le terrorisme islamique est venu à point pour justifier le surarmement. Et les cinq États, membres permanents du Conseil, véritable verrou de toute réforme, sont les plus grands marchands d’armes. Ces armes absorbent une part considérable des budgets publics (37 milliards d’euros sont prévus en France pour la modernisation des armements nucléaires). Contrairement à une doxa partagée, ces armes n’assurent pas la sécurité du monde. Elles le mettent en extrême danger. Pourtant, l’article 26 de la charte prévoyait la réglementation des armements de manière à n’utiliser pour cela que le minimum des ressources du monde. Mais cet article n’a jamais été appliqué. Ajoutons qu’il n’y aura jamais de réforme substantielle des Nations unies puisque toute réforme, selon la charte, suppose l’accord des cinq membres permanents du Conseil de sécurité. C’est pourquoi il faut travailler à une nouvelle institution reconnue comme le lieu de la communauté mondiale par tous les peuples et non seulement par des États, le but étant d’impliquer tous les acteurs dans la poursuite d’un intérêt général mondial.

« Il faudra remplacer la compétition par l’entraide, et considérer les activités concourant au bien commun comme relevant de la protection de l’intérêt général. »                                                                           

Votre projet « pour un monde nouveau, solidaire et plus juste » est ouvert à la réflexion collective. Quelles en sont les lignes force ?

Monique Chemillier-Gendreau Que ce soit clair, ce sont des pistes que je souhaite mettre en débat. J’ai fait ce texte un peu dans l’urgence, même s’il est le fruit d’une longue réflexion qui mûrit depuis des décennies. Je propose un nouveau pacte mondial dont les objectifs seraient la paix, la sauvegarde de la nature et la garantie des droits sociaux universels. Je souhaite que suffisamment de personnes des divers coins du monde s’en emparent pour que l’on organise un Conseil mondial de la Résistance dont le rôle serait de discuter de ces propositions. Ce projet doit concevoir la paix non pas comme l’absence de guerre mais comme la réalisation d’une société juste et bonne et il devra mettre le renouveau de la coopération internationale, fondé sur une solidarité mondiale entre tous les humains, au cœur des réflexions à venir. Ainsi faudra-t-il remplacer la compétition par l’entraide, et considérer les activités concourant au bien commun (protection de la santé, accès général aux médicaments, à l’eau, protection de l’environnement, recherche scientifique publique, accès de tous à l’enseignement, à un logement décent, aux transports, à la culture, à une information fiable) comme relevant de la protection de l’intérêt général. Les organismes concernés, à l’échelle internationale (OIT) comme nationale, doivent revoir la hiérarchie des métiers (et les rémunérations afférentes) en fonction de leur utilité commune. La nouvelle organisation (Organisation mondiale des peuples) devra mettre en œuvre le désarmement. Ceci permettra de dégager des ressources pour compenser les coûts de la reconversion vers une économie durable, non polluante. Elle s’attachera bien sûr à réduire les inégalités par l’application universelle de principes de justice fiscale. Pour ce faire, la lutte contre la corruption et l’évasion fiscale est primordiale. C’est là qu’est le réservoir d’argent disponible. Un fonds mondial de solidarité sanitaire, sociale, écologique et pacifique serait financé par des mesures fiscales internationales s’appliquant aux transactions financières, aux revenus des multinationales et aux activités polluantes. Il faudra dresser la liste des industries polluantes ou dangereuses pour la santé des humains et l’avenir de l’humanité et de la nature, et les interdire. Orienter l’ensemble du transport terrestre international, passagers comme marchandises, vers le ferroviaire. En résumé, il faut aller vers une société sobre du point de vue écologique et une société désarmée. Cela veut dire un tournant radical dans nos économies, qui coûtera cher. C’est la raison pour laquelle je propose des politiques de reconversion et une mutualisation de ces coûts de façon à protéger tous ceux qui devraient abandonner leur emploi et s’engager dans de nouvelles activités.

Votre projet n’est-il pas utopique ?                         

Monique Chemillier-Gendreau. Mais bien sûr ce projet est utopique car c’est un projet qui nous emmène vers une société postcapitaliste. Je ne propose pas de grand soir. Et je crois extrêmement important de conserver la diversité des sociétés et de ne pas les écraser sous un égalitarisme étouffant. Mais si les dix principes qui figurent dans ces propositions étaient appliqués, nous serions entrés dans une dénaturation de l’économie capitaliste. Un nouveau nom viendra alors. Je me souviens de cette phrase du philosophe Jean-Luc Nancy, écrite après la chute de mur de Berlin : « Le communisme, cette chose tout entière encore à venir, mais qui ne portera pas le même nom. »

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