Après les « essais » de la gauche…

Pierre Cours-Salies réagit au livre de François Morin :  Quand la gauche essayait encore. Le récit inédit des nationalisations de 1981 et quelques leçons que l’on peut en tirer, éd. Lux.

Deux grands mérites pour ce livre : l’auteur sait de quoi il parle [1], et il a voulu relancer une discussion. C’est une bonne occasion,  « au moment où ce désir de ‘changer la vie’ redevient d’actualité sur des facteurs objectifs comme la crise écologique, l’extrême fragilité du système financier, l’accroissement hallucinant des inégalités » (p. 149). 

Ses compétences sur le cœur financier du capitalisme français à l’époque et le rayonnement du PS l’ont amené à être membre du cabinet de Jean Le Garrec, secrétaire d’État chargé de l’extension du secteur public, c’est-à-dire des nationalisations. François Mitterrand le fit nommer membre du Conseil Général de la Banque de France et Lionel Jospin du Conseil d’Analyse Économique. Il y apprit beaucoup, dans un poste d’observation qui fabrique souvent des conditionnements et des carrières. Mais il ne fut pas de celles ou ceux, plus ou moins socialistes, qui tombèrent dans l’escarcelle de la droite… Il contribua à faire nommer à la Banque de France l’irrévérencieux Bernard Maris. Remercions donc François Morin d’avoir publié dans ce livre des informations et des analyses qu’il avait exposées dans des stages militants. Cet ouvrage comporte  des annexes bien utiles [2] et est réparti en deux grands volets : « la bataille secrète des nationalisations », qui montre ce qui se joue durant l’été 1981, un court moment qui appelle une analyse ; puis des « leçons » qui avancent des perspectives sur « nationalisation et démocratisation ».

Un débat qui a beaucoup à nous apprendre

Ce débat sur les nationalisations de 1981 a beaucoup à nous apprendre. Comment ce thème, qui fut aussi central dans les discours de la gauche, peut-il avoir disparu à ce point ?  François Morin reprend l’opposition dans les termes de l’époque, « rupture ou petits pas ».

Perçu par « un jeune universitaire toulousain qui n’avait pas sa carte au PS » (p. 38), « subitement au cœur du pouvoir d’État »,  appelé à faire partie de la Mission d’étude et de proposition [3], il  y découvre les déchirements réels entre dirigeants socialiste sur cette question ;  son récit vient rejoindre les études sur « les socialistes à l’épreuve du pouvoir » [4].

Des controverses nombreuses

Il décrit donc « la guerre déclarée » : le courant autour de Jacques Delors et Michel Rocard en opposition à celui regroupé autour de Pierre Mauroy et Jean Le Garrec. Quelle doit être l’étendue (« le champ ») des nationalisations d’entreprises, le nombre des banques, quelles entreprises ; l’État doit-il prendre 100% ou 51% des entreprises, dont la valeur devra être évaluée ; et comment « indemniser » les actionnaires ? Neuf ans après la signature du Programme commun en 1972, il peut s’étonner que tout cela soit de l’ordre de discussions contradictoires ! Et même la façon dont certains choix l’emportent traduit un ample problème politique : quelle était la part « d’affect » (un sentiment vague et pas un objectif politique construit) attaché au thème des « nationalisations », si présent durant les années 1970, et la part de mobilisation réelle autour des projets de transformations sociales à opérer en prenant le contrôle de ce « secteur public élargi » ?

L’auteur s’amuse encore un peu du succès de son argument « 100% coûtent moins cher que 51% parce que cela met à l’abri du risque d’actionnaires minoritaires », qui ne peuvent plus  spéculer sur le prix : « il s’agit d’une expropriation à des fins d’intérêt général » (p.101-102). Une position partagée avec Pierre Mauroy et à laquelle François Mitterrand se rallia après le Conseil des Ministres du 2 septembre. François Morin tient à rappeler qu’il n’a toujours pas trouvé, en revanche, pour quels motifs en ont disparu les compagnies des eaux, qui figuraient dans la liste du Programme, tout comme la 21e des Propositions du candidat, les assurances… 

La nationalisation des banques

Par ses pages sur « la nationalisation des banques », l’auteur fait bien percevoir quelle masse d’enjeux politico financiers s’expriment dans les relations avec divers lobbys et les services autour de Jacques Delors (Ministre des Finances). Ce dernier propose le 22 août 1981 « un Projet de loi qui revenait sur le fond à ne faire passer sous le contrôle de l’État qu’une seule banque, le Crédit commercial de France » (p. 90) ; François Morin rappelle que sur les 384 banques alors inscrites en France, après un premier tri, « le champ potentiel s’élevait encore à 197 banques » (p. 88). Là, encore, controverse entre les deux options : le 27 août, le Premier Ministre « reprend à son compte la préparation du projet de loi » … « et Jacques Delors et ses conseillers apprennent en direct leur dessaisissement complet du dossier » (p. 91) ;  « des précautions furent prises pour ne pas ébruiter cette décision ».

Cette discussion sur le « seuil » de la nationalisation en fonction de la taille de telle banque, du montant de  ses dépôts,  est aussi tendue et complexe, durant quinze jours : 400 ou 500 millions, ou 1 milliard….  Ce dernier chiffre fût retenu, qui réduisait à 36 le nombre de banques concernées, fut lui-même décidé par le Président, qui ainsi, sans  que les raisons en soient bien nettes, laissait de côté la Banque Lazard, aux ramifications internationales très importantes (p. 98).  

Pas un « capitaliste », seulement un « technocrate »…

Ces aventures dans les arcanes du pouvoir mettent en lumière trois problèmes : de quelle propriété était-il question, quelles relations entretenir avec les membres des couches gestionnaires de la bourgeoisie, et le cadre international était-il aussi « contraignant » qu’il a été dit ?

La propriété en question

François Morin donne des éléments essentiels au sujet de la « propriété » des  entreprises dont la nationalisation est discutée au moment de l’écriture du Programme commun. Dix ans auparavant a eu lieu une grande rupture institutionnelle, trop peu perçue et discutée comme telle.  En fait, une double incitation pousse le capitalisme français à se réorganiser : « l’instauration de l’État-fort en 1958 » accompagne un double mouvement, car « ce qui restait de l’empire colonial connaissait de grandes difficultés alors que les frontières nationales s’ouvrent avec le Marché commun ». Cette réorganisation des entreprises « s’accompagne d’une rapide concentration financière et dans la constitution de nouveaux groupes industriels, tandis que de grandes compagnies financières, Suez et Paribas, multipliaient les prises de participation dans le secteur financier » (p. 19-22). Il faut chercher là une partie des caractéristiques du débat sur les nationalisations dans le Programme commun. Contre « le spectre du ‘mur de l’argent’, il y avait une sorte d’évidence à prolonger la grande tradition des nationalisations de 1936 et de 1945 »  (p. 23).

Les relations avec le patronat

Il n’est donc en rien étonnant que cette question se retrouve lors d’une entrevue avec Pierre Moussa, le 18 août 1981 ; le patron de Paribas, alors un des fleurons du centre politique du grand capitalisme français, explique les conséquences internationales, selon les pays, devant les nationalisations en France. Lui-même tient à marquer « qu’il n’est pas un ‘capitaliste’ mais un ‘technocrate’ » (p. 87).  Cette analyse permet à François Morin de synthétiser la différence entre la ligne de rupture, qui veut donner au gouvernement de gauche les moyens d’une politique sociale autour des revendications des salarié.e.s, et celle des réformateurs qui cherchaient aussi un changement mais compatible avec l’économie de marché [5] ». 

Il s’agissait,  pour les rédacteurs du Programme commun, d’inscrire l’évolution de la France dans une tendance à la structuration du capitalisme lui-même ; et « les extensions progressives ont souvent été le fait de gouvernements modérés » [6].  Si les richesses rassemblées dans les grandes entreprises et la banque-assurance sont un bien national, approprié par des groupes d’intérêts dominants, il s’agit d’une simple exigence démocratique, pour les mettre « au service de l’intérêt général, un pas de plus vers l’appropriation collective des moyens de production » (p. 23).

La loi adoptée le 11 février 1982 avec la décision du Conseil constitutionnel – après des péripéties – est très marquée par « la ligne réformatrice » (p. 120). « Le ‘grand capital’ fut correctement soigné de ses plaies hémorragiques ! », ironise François Morin. Il souligne que si « la loi définissait des droits nouveaux dans la gestion courante de leurs exploitations (conseils d’ateliers et de bureaux, droit d’expression…) », – ce seront aussi les lois Auroux-, « cette loi ne conféra aux salariés et à leurs représentants qu’une place minoritaires dans les conseils d’administration (…) bien éloignée du programme de démocratie économique dont le Programme commun s’était fait le chantre » (p. 123).

Pour changer la démocratie dans la société comme dans les entreprises, il faut ne pas obéir aux ‘réflexions, technocratiques et pas capitalistes’,  que François Mitterrand et son monde in fine ont voulu respecter en 1981. Telle semble une des conclusions de François Morin.

Le rôle du cadre international

Pour préciser un peu le propos, mesurons comment et pourquoi la pression internationale due aux victoires de Reagan et Thatcher ont un effet sur le gouvernement de la gauche [7], auquel quatre ministres membres du PCF se sont ajoutés en juin 1981, venant renforcer le nombre de ceux favorables à la rupture.

Ce « contexte international » justifie  parmi les groupes et réseaux gouvernementaux modérés de la gauche de gouvernement leurs volontés de conciliation. Si les « Chicago boys » ont mené des opérations dures [8], notamment au Chili,  les thèmes idéologiques réformateurs de Michel Crozier ne sont pas en totale rupture avec ceux de Michel Rocard, de Pierre Rosanvallon et d’Edmond Maire. Les réformateurs proposent des détours, des nuances, des délais pour « mieux réussir ».

Toutefois, les remarques critiques de François Morin s’insèrent dans un panorama de la politique gouvernementale. Résumons cette évolution avec quelques moments-clé : le « tournant vers la rigueur » en 1983, les lois Auroux et la loi Roudy privées de dynamique, la réduction de la semaine de travail (35h sans perte de salaire) ramenée à une RTT à négocier par entreprise, bref sa mise à l’écart jusqu’aux calendres grecques [9]. On doit aussi rappeler la négligence (c’est un euphémisme !) pour l’exigence des droits politiques et civiques « pour tout.e résident.e qui travaille et vit ici » ,avec seulement une partie des droits sociaux, malgré la promesse de « leur donner » le droit de vote au moins pour les élections locales…   

Quant aux nationalisations, il fallait concilier…

Quant aux « nationalisations »…, il fallait concilier les maigres droits aux  salarié.e.s  avec les « normes » monétaristes… L’économie sociale de marché a sa  leur place  dans cette sorte de  « Concile mondial » qu’est la Trilatérale. Dans ce concert du consensus, on se souvient d’avoir vu le secrétaire général de la CFDT, Edmond Maire, se féliciter en septembre 1986 d’avoir libéré de la grève les salariés français [10].  Au même moment, Pierre Rosanvallon a pu écrire, devant la chute du nombre des syndiqués : « Ayant accompli son programme, le syndicalisme est devenu une sorte d’agence sociale de gestion. Le syndicat est simplement une institution qui gère une question résolue » [11]. Ces rappels rendent manifeste que la destruction des forces du mouvement syndical n’est pas le moindre effet de cette politique gouvernementale. Il y eut des adaptations, aussi, dans la CGT [12].

Ces effets redoutables de la victoire du 10 mai 1981 sont en partie contredits par les « coordinations », à commencer celle des cheminots, de décembre 1986 à janvier 1987 ; mais la perte du sens des nationalisations a facilité les privatisations dès le gouvernement « de cohabitation » de Jacques Chirac en 1986 [13].  S’il y a un consensus interclassiste et pas de « rupture » possible, on voit comment les critères de gestion gouvernementale vont se plier au « contexte » mondial. Toutefois, durant les années 1980, à condition de le vouloir sur le terrain des mobilisations, le mouvement ouvrier comme le gouvernement auraient pu rechercher des alliances du côté du syndicalisme allemand, italien, belge, britannique. Voire ! La crise boursière de 1987 portait un coup aux néo-libéraux antidémocrates ; la « dérégulation », le piège de la mondialisation, ne s’est pas fait en un jour [14].

Somme toute, la source de la « crainte de l’isolement » devrait être recherchée dans les hésitations politiques des socialistes « réformateurs », les communistes ayant été « remerciés » en 1984. Pour envisager la suite, un retour critique paraît souhaitable. Y incite, de plus, cette expression étonnante de François Morin… « La victoire mitigée de la ligne de rupture fut bien éphémère » (p. 131). Mieux vaut parler d’une défaite, qui ne gomme pas, François Morin le montre, un fait contredisant le TINA (« Il n’y a pas d’alternative »), qui signifiait que le néolibéralisme était là pour durer avec son triomphe. Aujourd’hui, nous voyons aussi que « la ligne réformiste a abouti à une impasse », et « la faillite de la voie social-démocrate se traduit par l’effondrement des partis porteurs de cette tradition » (id.).  

 « Une démocratie économique radicale »

Aujourd’hui, François Morin ouvre un dialogue qui réexamine les points d’accord et les clarifications. Devant « l’hydre mondiale », les risques d’un effondrement économique sous la « dette » [15], il en appelle à une conférence mondiale de réorganisation des échanges, devant la catastrophe écologique, et « les intuitions au cœur du programme de nationalisation retrouvent, paradoxalement, une actualité brûlante » (p. 14).

Repartons de son analyse des entreprises à nationaliser, en 1981 : « Dans ces onze groupes, il y a aussi bien absence de propriété individuelle que de contrôle individuel (…) ; en réalité, le pouvoir dans ces firmes est exercé par des administrateurs professionnels qui s’auto-recrutent et dont la présence n’est en rien due aux attributs traditionnels du droit de propriété » (p. 218) [16]. Que dire aujourd’hui ! Plus que jamais, le Préambule de la Constitution de 1946, conservé en 1958, est limpide et actuel : « tout bien, toute entreprise, dont l’exploitation a ou acquiert les caractères d’un service public national ou d’un monopole de fait, doit devenir la propriété de la collectivité » (p. 16).

Appropriation ou étatisation

Une formule fait facilement accord : « la nationalisation ne doit pas être étatisation » (p. 155).  Comme l’a souligné un responsable du PCF, Michel Dauba, « nous voulions aller vers ‘l’appropriation sociale’, nous avons eu ‘l’étatisation’ », (p. 156). Et, à cela, il donne deux explications : les forces libérales « avec l’alternance droite/Parti socialiste ont  géré les entreprises publiques, dont celles de ‘service public’ » ; mais « il faut y voir un reflet de notre propre tendance ‘étatiste’ de l’époque (…) Nous avons laissé en friche tout le volet de la démocratisation de la gestion » (p. 157).  

La codétermination

Cette autocritique, soigneusement relevée par François Morin, pousse à deux autres questions.  Son ouvrage donne l’occasion de les poser. La codétermination, à parité, – est pour lui « un élément crucial pour changer « le rapport de subordination » dans l’entreprise », en poussant plus loin « la codétermination » à l’allemande [17].  Il rejoint là d’autres économistes, – dont Michel Aglietta et Thomas Piketty -, dont parfois il propose de quoi préciser leurs positions. Même avec égalité de représentation dans la gestion, même avec un contrôle démocratique de la monnaie, qui est une question décisive comme l’auteur le souligne, la codétermination n’est-elle pas une fois de plus une idée qui ne ferait que maintenir le pouvoir du capital sous des formes qui pourraient finalement apparaitre plus acceptables ?

Certes, dans son esprit, ce sont des points de bascule du système actuel, pour commencer à changer sur le fond la logique capitaliste. Toutefois, la question du rapport social capitaliste dans le travail est décisive.  Comment pourrait-il y avoir, dans la gestion des entreprises un rapport à égalité entre « apporteurs de capitaux » et salariés ? Comment vouloir gérer, avec un élémentaire souci de démocratie et d’égalité, si les salarié.e.s restent pour la moitié d’entre eux sous des statuts précaires, et  des « travailleurs de sous-traitance » ? La revendication syndicale d’un « nouveau statut du travail salarié » ne peut être écartée des conditions pour démocratiser les entreprises [18], à moins de rentrer dans le jeu de statuts différents qui réserveraient aux un.e.s un peu de démocratie au détriment des autres… On sait trop comment cela assure le pouvoir de la bourgeoisie, même drapée dans des oripeaux de « bonne gouvernance ».

De même, comment vouloir une gestion progressant vers une direction démocratique des entreprises, si ce statut lui-même des « apporteurs de capitaux » n’est pas socialement maîtrisé et les ressources des intéressé.e.s vraiment connues. Une distinction indispensable : l’éventail des salaires, la répartition du patrimoine. Une chose, les patrimoines, qui sont extrêmement différents, comme le montre l’Observatoire des inégalités. Tout cela appelle des discussions. Certains patrimoines sont d’ordre culturel, liés ou pas à des formes d’investissements ; et pour l’essentiel des patrimoines il s’agit  des « apporteurs de capitaux ». 

Propriété et droits dans les entreprises

Une partie concerne la propriété et les droits au sein des entreprises : une analyse doit porter sur les capitaux possédés par des hauts cadres, à côté des 1 à 2% de très hauts revenus « salariaux ». Pour faire simple, ici, retenons la question des salaires.  S’il est admis que tout ce qui est au-dessus de 5 fois le SMIC doit amener un traitement adapté, des organisations syndicales et des salarié.e.s  pourraient sans aucun doute discuter que 5 ou 10% de cadres, de chercheurs, etc. aient des rétributions plus élevées … Toutefois, actuellement, cela se traduit par des fonds de placement, par des « actions », données par les directions d’entreprises. En grande partie, ces « salaires », comme pour les retraites-chapeau des PDG, sont  exonérés de cotisations et d’impôts. Une vision radicale serait de remettre tout cela en cause : confiscation générale et mise en commun de toutes ces richesses… qui font partie du capital des entreprises et des « situations acquises par des strates de salarié.e.s qui sont ainsi, aussi, des propriétaires capitalistes, moyens mais aussi petits. Aucune société n’évolue sans discuter et organiser les changements !

Pour ne pas parler de « démocratisation de l’économie » sous forme de fiction renouvelée

Pour ne pas parler de « démocratisation de l’économie » sous forme de fiction renouvelée, il y aurait à prévoir que le revenu après impôt est garanti dans un organisme public, pourquoi pas une « banque publique d’investissements », sous contrôle démocratique,  qui aurait en charge la discussion sur les usages des fonds, les priorités… Une sorte de propriété acquise, pour la partie qui ne serait pas soumise à des impôts réajustés, qui ne donnerait pas un pouvoir direct de décision dans l’entreprise, une sorte d’adaptation du Livret A, dans une Caisse des dépôts démocratisée et dont les priorités en matière écologique seraient publiques et centrales… Notons-le, car cela accroît la crédibilité de telles réflexion de François Morin, sur un terrain où les transformations de la société et du travail.

Transformer la Banque Publique d’Investissement

Il s’agirait donc de transformer la Banque Publique d’Investissement (BPI) [19], reconstruire tout autrement ce que François Hollande a fait en 2013, une machine typiquement « macronienne » : composée, sous l’aval de l’État, de représentants des grandes entreprises et des hauts fonctionnaires avec des représentants de PME. Elle sert à légitimer les équipements et les profits par un mécanisme parfaitement étatisé dans les « entre soi » de la « bonne gouvernance ».

Puisque cela existe, démocratisons cet organisme, sa composition, ses règles, l’usage de ces informations, les moyens de délibérations et les décisions… en disposant des moyens pour qu’elles soient effectives. Et il faut donc mettre en question la nature et le fonctionnement de l’État, cette réalité déterminante malgré ou au travers des gestions gouvernementales de droite et « de gauche ».  François Morin présente d’ailleurs  ses réponses comme une opportunité : « ces deux propositions, la codétermination à parité et la maîtrise de la monnaie,  sont à portée de mains surtout avec la crise actuelle et ne comportent aucun coût budgétaire ». Ce débat aura lieu, s’il n’est déjà commencé pour la sortie de la crise sanitaire du coronavirus. Faire exister une confrontation sur ces options est d’autant plus actuel.

L’éventail des salaires

Autre chose est l’éventail des salaires à corriger ou à garantir, par exemple d’une fois à cinq fois le SMIC. Cela  concerne plus de 98% de la population [20]. Il faut y voir de près : seule une discussion ample, organisée par les syndicats, serait à même de savoir comment cela correspond, à un instant « t », à des différences reconnues, sujettes aux évolutions de chaque individu, et aussi en tant que tableau technique soumis à des redéfinitions selon un rythme de négociations sociales à établir.

On ne pourrait que douter de la solidité d’une initiative de démocratie économique radicale sans ce double changement dans les rapports sociaux, garantie du droit au travail, au salaire  et à la formation toute la vie pour les salarié.e.s, et usage socialisé de l’épargne en particulier des couches assez riches pour épargner beaucoup.  Dans les convergences notables à la lecture de François Morin, évidemment, nous voulons vérifier que nous visons bien « une révolution démocratique » qui permette le temps libre, les moyens d’une transformation du travail, les droits de chacun.e, une sécurité sociale consolidée et généralisée, et « une autogestion généralisée » (une autre République).

Et si la gauche essayait à nouveau ?

Par son honnêteté, son sérieux, ce livre nous a ramené à une interpellation formulée, dès 1984, alors que Pierre Mauroy, le Premier ministre du « tournant vers la rigueur », affirmait que le chômage était dû, selon lui, à l’inadaptation d’une partie de la population aux caractéristiques techniques, scientifiques et culturelles de l’époque. Pierre Naville  résumait la ligne des mouvements de masse, que la gauche gouvernementale avait voulu, depuis Mai 68, réduire et discipliner. « Si au contraire l’expérience socialiste s’engageait en s’appuyant sur la transformation générale du statut des salariés, la France pourrait impulser des effets inédits… » [21].

On connaît les enjeux, et il n’est plus temps d’attendre. Pour provoquer au débat sur cette nouvelle perspective, un autre avenir à opposer à la catastrophe de ce système, rappelons : « La maximisation de la production qui, dans certaines circonstances peut être primordiale, peut et doit être subordonnée à d’autres objectifs ; par exemple, des rapports plus équilibrée avec l’environnement naturel ou encore la diminution de la peine des hommes. Est-il besoin de le rappeler? Marx s’est opposé aux conceptions qui identifient ou confondent la richesse des échanges humains à une accumulation sans fin de marchandises ou de produits. Ce qu’il faut rechercher, ce n’est pas une civilisation du travail et de la production, c’est une société libérée dans ses échanges, ses communications et son imagination […] La réussite de l’évolution autogestionnaire se mesurera au fait que l’on attribuera de plus en plus de place à des activités non productives au sens traditionnel du mot » [22].

À l’aune de ce qui faisait débat entre les courants sociaux-démocrates et sociaux réformateurs, et par ailleurs les forces qui militent pour l’autogestion, une précision de François Morin mérite d’être examinée pour aller au bout de l’enjeu de cette  « démocratie radicale » qui, à nouveau, fait débattre. Il s’exprime, rappelant les neuf ans jusqu’en 1981, en datant le Programme commun de 1972, et donc aussi les « nationalisations ». Dans ce cas, il s’agirait d’un accord de membres des directions des partis politiques pour gagner des élections [23], ce « débouché politique » permettant de mettre en œuvre une politique… Il faut cependant corriger la perception de ce document, par espièglerie reconnaissons-le : en fait, pour l’essentiel en ce qui concerne les nationalisations, il avait été écrit et adopté quelques mois avant Mai 68 ! Ce débat a fortement impliqué les syndicats « qui ne sauraient y être indifférents, car les intérêts fondamentaux des travailleurs en dépendent ».C’est au mois de mars 1968 que le document appelé Programme commun de la gauche fût signé, par le PCF et la FGDS (dont la SFIO); après la mise en ballotage de de Gaulle en décembre 1965, une gauche de gouvernement s’est préparée pour la fin du second septennat en 1972. Les publications de la CGT, en février et mars 1968, y font souvent référence, dont cet éditorial d’Henri Krasucki : « nationaliser les secteurs les plus importants, les gérer démocratiquement, bref se donner les moyens de faire servir le progrès technique au progrès social … » [24].

Un précédent : le « programme commun » contre Mai 68…

D’où, question impertinente, pourquoi ne pas avoir profité de l’occasion des dix millions de grévistes pour pousser jusqu’à un gouvernement provisoire, autour des revendications et des négociations, nationales et aussi dans les entreprises ? Après tout, à chaud, Henri Lefebvre, « pour qui pense ouvert le champ des possibles » montrait bien la place de l’autogestion [25], dans les entreprises, dans les quartiers populaires et sous forme d’autogestion généralisée une visée de reconstitution différente de l’Etat ! Nous n’allons pas développer longuement, ici [26], une question traitée dans un livre récent ! Qu’appelle-t-on « démocratiser » ? C’est possible avec des droits qui permettent de ne pas subir les rapports sociaux capitalistes et si notre remise en cause des rapports entre l’État et les institutions représentatives réalise la nécessaire correction de la représentation par la démocratie active… dans la République comme dans les services publics et les entreprises.  

Pierre COURS-SALIES

Publié le 30 mars 2020 sur le blog Entre les lignes entre les mots.

Notes :

[1] – François Morin, professeur émérite de sciences économiques à l’Université de Toulouse I, a été membre du Conseil Général de la Banque de France et du Conseil d’Analyse Économique. Jeune économiste dans les années 1970, il a notamment publié La Structure financière du capitalisme français (Calmann-Lévy, 1974), Le Capitalisme en France (éd. Cerf, 1976)… Divers autres ouvrages, et plus récemment, L’hydre mondiale. L’oligopole bancaire (Lux, 2015),  L’économie politique du XXIe siècle. De la valeur-capital à la valeur-travail (Lux, 2017).

[2] – Tableau résumé de liens entre grands groupes français  en 1972, un chapitre du Programme commun, un article de 1981 et un extrait du discours de Pierre Mauroy.

[3] – F. Morin avait publié, dans Le Monde du 15 juin un article « Nationaliser ? »,  en annexe (p. 217)

[4] –  Monique Dagnaud, Dominique Mehl, L’élite rose. Qui gouverne ? Les cabinets ministériels. Conseillers, experts et militants. Sociologie du pouvoir socialiste, éd. Ramsay, 1982. Henri Rey, Françoise Subileau, Les militants socialistes à l’épreuve du pouvoir, Presses de Sciences Po. 1991

[5] – F. Morin signale la proximité avec « l’économie sociale de marché » de l’ordo-libéralisme allemand.

[6] – F. Morin donnait le tableau de cette situation dans son livre La banque et les groupes industriels  l’heure des nationalisations, Calmann-Lévy, 1977.

[7] – Après les législatives de juin 1981, le gouvernement Mauroy II comporte, sur proposition de François Mitterrand, quatre ministres communistes.

[8] – Sur cette histoire, les options de la grande bourgeoisie internationale devraient être étudiées. Dès les lendemains immédiats de l’année 68 à la création de la Trilatérale (1973), tout un courant prône des solutions pour diminuer la place de l’Etat. P. Cours-Salies, A la prochaine… (éd. Syllepse), chap. 9, 11, 14).

[9] – N’oublions pas que ce « thème » sera repris en 1998 par Martine Aubry, dans le gouvernement de la « gauche plurielle », un des effets différés de la mobilisation de novembre-décembre 1995.

[10] –  La citation d’Edmond Maire mérite d’être rappelée : « La vieille mythologie syndicale a vécu. Le rapport à la grève a changé. Elle est devenue impopulaire (…) Le plus grand acquis syndical depuis 1981 (et peut-être depuis 1968) c’est d’avoir imposé l’économie de la grève ». (Libération du 29 octobre 1986).

[11]- P. Rosanvallon, directeur du mensuel  CFDT Aujoud’hui, en juillet 1986.

[12] – Jean-Louis Moynot, S’émanciper. Une vie de recherches, éd. du Croquant, 2017. Après le congrès de Grenoble de la CGT, en 1978, il a été quelques temps au carrefour des contradictions entre syndicats et partis.

[13] – Le Ministre de l’Économie, Édouard Balladur, se charge du dossier des privatisations : Elf Aquitaine, Saint-Gobain, Paribas, Crédit Commercial, Société générale, TF1, Matra, Suez…

[14] – Hans-Peter Martin et Harald Schumann, Le piège de la mondialisation. L’agression contre la démocratie et la prospérité, Actes Sud, 1997.  Les auteurs décrivent un processus en train de se faire et que la réunification allemande précipite aussi dans les rapports sociaux de travail de l’ex-RFA.

[15] – F. Morin a traité ce rôle de l’oligopole bancaire incontrôlable (L’hydre mondiale,  p. 19-20) et mis en 2015 en évidence comment les 28 banques systémiques, depuis les années 1990, ont créé des « produits » spéculatifs, dont le montant représente dix fois le produit intérieur brut (PIB) mondial. Il rejoint là diverses études d’Eric Toussaint et du CADTM (www.cadtm.org).  

[16] – F. Morin rappelait, aussi, « L’affirmation du caractère « privé » de la propriété demeure alors largement symbolique ; elle se traduit, pour la multitude des petits porteurs d’actions, par le sentiment d’appartenir encore au camp de la libre entreprise » (p. 218).

[17] – Plusieurs pages du livre présentent les institutions à conserver et améliorer de cette codétermination, assemblée générale avec des représentants des salariés et des apporteurs de capitaux à égalité, directoire ou comité exécutif, conseil de surveillance… (p. 187-193).

[18] – Pourquoi pas une exigence de cotisations renforcées et servant de base au droit au travail et au salaire, à la place des « aides » au patronat et à la misère pour les précaires et chômeurs ?  Ces propositions (un nouveau statut pour le travail salarié) figurent dans les options de congrès des organisations syndicales de lutte (CGT, Solidaires, FSU), depuis vingt ans.

[19] – La Banque Publique d’Investissement (BPI) a été créée le 1er janvier 2013. La BPI permet aux entreprises d’avoir un guichet unique qui regroupe tous les services, dans chaque région. En 2016, la BPI a accompagné 80 000 entreprises. Elle vise à aider les entreprises à se financer par la réunion de divers organismes et participe au financement des PME et de l’innovation prennent des participations minoritaires dans le capital des PME.

[20] – Pour les salaires, si chacun.e joue avec le matériel du site de l’Observatoire, il voit que 95% de la population gagnent moins de 5.000€ ; 60% moins de 1995€… Sommes avant retenues d’impôts. « Les salaires varient du simple au double selon la taille de l’entreprise ». Observatoire des inégalités https://www.inegalites.fr/). 

 Pour les patrimoines, en moyenne, – en sachant qu’on devient rarement propriétaire avant 30 ans -, les 10 % les plus fortunés possèdent 700 fois ce que possèdent les 10% les moins fortunés et 46% de l’ensemble ; entre le 1% le plus haut et la moyenne des 10%, l’écart est de 600.000 à 1900€. 75% du patrimoine est possédé par 30% de la population et 70% de la population possèdent 25% du patrimoine ;  notons que, parmi cet ensemble 20 % de la population possèdent 16,17% du patrimoine.

[21] – P. Naville, La maîtrise du salariat, 1984, éd. Anthropos, p. 13).

[22] – P. Naville, « L’automation et l’avenir du travail », entretien avec Jean-Marie Vincent, Critique de l’économie politique, 1977  p. 17).

[23] – La fin du septennat de Pompidou est en 1976, celle des élections législatives en 1973…

[24] – On peut d’ailleurs lire les liens étroits entre l’activité revendicative (progrès, fatigue, temps de travail) et l’exigence des nationalisations élargies, dans le journal de la CGT à Renault-Billancourt. Michel Certano, (2008), Mai 1968 : Renault-Billancourt, Paris, Les Points sur les i.

[25] – Henri Lefebvre, (1968a), L’Irruption de Nanterre au sommet ; (1998), Mai 68… l’irruption, Paris, Syllepse.

[26] – P. Cours-Salies, A la prochaine… de Mai 68 aux gilets jaunes, éd. Syllepse, 2019.

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