1981 : des nationalisations « pour changer le monde »

Dans « Quand la gauche essayait encore », l’économiste François Morin affirme que les nationalisations de 1981 étaient une mauvaise réponse à de bonnes questions.

Voici un livre qui passionnera autant ceux qui s’intéressent au passé et les historiens, que ceux qui se préoccupent de l’avenir et les politologues. L’auteur, économiste universitaire des années 1970, spécialiste de l’étude des structures capitalistiques des grandes entreprises françaises, est subitement appelé par le gouvernement Mauroy, après la victoire de la gauche aux élections de 1981, à participer à l’élaboration des lois de nationalisation, « alors que je n’avais même pas ma carte au PS » écrit-il.

Voilà notre chercheur plongé dans le monde impitoyable des cabinets ministériels, élyséen et de la haute administration, au milieu des affrontements idéologiques, voire des haines individuelles, qui déchirent le Parti et les « milieux d’affaires ». Le récit est palpitant, les rebondissements ébouriffants, le suspens haletant… bien que l’on connaisse la fin de l’histoire : 36 banques (plus 72 autres par la voie des participations majoritaires), 5 groupes industriels (armement, sidérurgie, électronique) et 2 compagnies financières seront nationalisés par la loi du 18 février 1982. Quatre ans plus tard, après l’arrivée de la droite à Matignon, toutes – plus quelques entreprises d’État – seront privatisées. Et le mouvement ne s’arrêtera plus, sous les gouvernements de droite comme de gauche…

Contrôle de la monnaie et gouvernance des entreprises

Est-ce à dire que les nationalisations ont été une erreur, heureusement vite réparée ? François Morin, et c’est l’objet de la seconde partie du livre, où l’on passe du récit à l’analyse, l’admet volontiers – bien qu’il en ait été l’un des plus fervents partisans – mais affirme qu’il s’agissait d’une mauvaise réponse à de bonnes questions. La gauche de 1981 voulait « changer le monde » et l’économie capitaliste par deux leviers : faire du crédit et de la monnaie l’instrument de l’intérêt général et non des intérêts privés, donner aux salariés un pouvoir de décision dans la gouvernance des entreprises – là aussi pour mettre celles-ci au service de l’intérêt général. Ce furent donc les nationalisations – qui échouèrent ; et les lois de démocratisation de l’entreprise – qui ne furent pas menées jusqu’au bout, hors les lois Auroux sur « l’expression » des salariés.

Or, aujourd’hui que le capitalisme financier fait à nouveau la preuve de son incapacité à relever le défi de la « multicrise » (économique, sociale et environnementale), ce sont à nouveau les questions du contrôle de la monnaie et de la gouvernance des entreprises qui sont posées, affirme Francois Morin. Les nationalisations avaient conduit à l’étatisation ; d’autres pistes doivent être suivies pour mettre la finance et les grandes entreprises au service de l’intérêt général et alimenter un nouveau projet progressiste, un nouveau programme commun de la gauche.

L’économiste suggère la multiplication de monnaies de crédit à chaque échelon de pouvoir démocratique, de la commune à l’Europe ; et un partage du pouvoir dans l’entreprise à égalité entre les « apporteurs de capitaux » et les « apporteurs de travail ». Peut-être, mais il reste à passer de telles propositions au tamis des arcanes politiques et idéologiques si bien décrites par l’auteur dans son récit de la mise en œuvre effective des grandes idées de mai 1981…

Antoine Reverchon

Publié le 10 mars 2020 dans Le Monde

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