Réfléchir sur les nationalisations de 1981 pour construire une alternative au néolibéralisme

Ludovic GODIN analyse le livre de François MORIN.

Dans son ouvrage Quand la gauche essayait encore, l’économiste François Morin raconte son expérience au cœur de la préparation des nationalisations du premier septennat de François Mitterrand. Il en tire des leçons utiles pour notre temps.

Quelles nationalisations ?

L’idée peut paraître saugrenue : revenir sur l’expérience des nationalisations de 1981-83. Car si la doxa du temps remet volontiers en cause certains aspects du capitalisme moderne, elle ne veut pas entendre parler de nationalisations réfléchies, larges et systémiques comme l’entendait le programme commun de la gauche de 1972 largement repris par François Mitterrand dans son programme de 1981.

Certes, elles peuvent encore intervenir comme un « coussin de sécurité » lorsque le marché a tellement dévasté un secteur qu’il faut y renoncer ou faire revenir l’État. C’est le cas de certaines lignes de chemin de fer au Royaume-Uni, notamment récemment la Northern Line. Ce fut également le cas de quelques banques après la crise de 2008 comme Hypo Real Estate en Allemagne ou Northern Rock au RoyaumeUni. Mais l’État agit là comme une forme de syndic de faillite ou de garantie de dernier recours, et ce n’est pas neuf puisque la démarche était déjà celle de la IIe République qui avait nationalisé en 1848 les concessions ferroviaires pour les sauver et les revendre une fois la meilleure fortune revenue.

Les privatisations toujours d’actualité

Non, l’époque reste à la promotion des privatisations, y compris pour promouvoir un « nouveau capitalisme ». Il suffit d’observer les actes de Bruno Le Maire, qui se fait le promoteur d’une « révolution copernicienne du capitalisme », comme il l’a défendue au Vatican ce 5 février 2020, mais qui a néanmoins mené et défendu deux privatisations d’ampleur : celles d’Aéroports de Paris et de la Française des jeux. Mieux même, il a prétendu justifier la privatisation par le financement d’un État investisseur.

Évidemment, le capitalisme rénové de Bruno Le Maire a tous les aspects d’un recyclage bancal des vieilles recettes, mais le fait qu’il évite, même pour la forme, les nationalisations, prouve que le traumatisme de 1981-83 a encore la vie dure. Au reste, même la gauche politique demeure fort discrète sur cette pratique. Les nationalisations sont comme devenues taboues dans la vie politique et dans la pensée économique. C’est pourquoi la lecture du dernier livre de l’économiste François Morin, Quand la gauche essayait encore, aux éditions Lux, est bienvenue.

Le récit de l’intérieur

L’ouvrage fait le récit de l’intérieur de cette expérience économique qui reprenait une ambition déjà ébauchée en 1936 et 1945. François Morin a en effet été membre du cabinet de Jean Le Garrec, un proche du premier
ministre d’alors, Pierre Mauroy, qui était son secrétaire d’État « à l’extension du secteur public ».

L’économiste qui a ensuite siégé au conseil général de la Banque de France et au Conseil d’analyse économique, et qui est devenu un des plus lucides observateurs des évolutions de la finance moderne, n’a cependant pas écrit un simple livre de souvenirs. Il explique comment ont été oubliés les buts initiaux des nationalisations après la victoire du 10 mai 1981 et, loin de considérer que cet échec a discrédité l’expérience, il invite à s’en inspirer pour dessiner une alternative au néolibéralisme encore dominant.

Le sens des nationalisations

La plongée dans le travail de préparation des nationalisations permet d’en comprendre le sens. Loin d’être une lubie bureaucratique comme beaucoup le pensent encore aujourd’hui, l’exigence des nationalisations trouve son origine, selon François Morin, dans l’évolution du capitalisme français des années 1960. Les prémices de la mondialisation financière mettent alors la pression sur l’État. L’industrie française qui sort de son mirage colonial doit se confronter à la concurrence étrangère désormais plus pressante avec la création du marché commun (1957).

Deux stratégies alors s’opposent. La première, centrée autour de la Compagnie financière de Suez, s’appuie sur les capitaux étrangers, notamment nord-américains, pour racheter et fusionner des entreprises. L’autre, soutenue par l’État gaulliste, s’appuie sur une autre compagnie financière, Paribas, pour organiser des restructurations industrielles de grande ampleur afin de renforcer les positions nationales.

« La gauche sidérée »

« La gauche », rappelle François Morin, était « sidérée par ces grands bouleversements ». Comment maîtriser dans l’intérêt commun une économie dominée par un capital financier en grande partie d’origine étrangère ?

Le phénomène était nouveau et peu pensé alors par la gauche. À l’exception de l’Autrichien Rudolf Hilferding, auteur du Capital financier en 1910, le sujet n’a en effet guère passionné à gauche. Et ni la théorie sociale-démocrate ni le marxisme-léninisme n’offrent de réponse satisfaisante à cette situation.

Une forme nouvelle de nationalisations

Reste que la puissance de ces nouvelles forces était jugée « intolérable », souligne l’auteur. Aux yeux de la gauche d’alors, « seul le pouvoir politique était à même de définir l’intérêt général ». De nouvelles nationalisations semblaient alors la réponse à apporter. Mais elles devaient briser réellement ce nouveau carcan. Mais à cette situation inédite devait répondre une forme nouvelle de nationalisations. Si ce nouveau programme comportait des nationalisations industrielles classiques de secteurs stratégiques (armement, espace, sidérurgie), l’élément central était « d’achever » la nationalisation du secteur financier afin de maîtriser la création monétaire.

L’ambition était donc de donner une impulsion beaucoup plus large que la seule maîtrise de secteurs clés. C’est l’ensemble de l’économie qui devait, par le biais du crédit, prendre une direction particulière.
D’autant que les nationalisations devaient, in fine, être porteuses d’une autre ambition, plus large, celle de la démocratisation de la vie de l’entreprise.

Les pratiques acquises dans le fonctionnement des entreprises nationalisées devaient servir d’exemples, puis être généralisées par le biais de la distribution de crédits. Ainsi, les nationalisations étaient un facteur de défense contre le nouveau capitalisme financier, mais aussi un élément clé de déploiement de la démocratie sociale.

Un double enjeu de pouvoir

Les nationalisations constituaient donc un « double enjeu de pouvoir », indique François Morin : d’une part, la démocratisation de l’État pour éviter la bureaucratisation des entités nationalisées et, d’autre part, la démocratisation de l’entreprise. C’est sur ce double enjeu que l’échec a été le plus patent. Mais, comme on le verra, l’auteur n’y voit pas pour autant la répudiation de la nécessité de traiter cet enjeu de pouvoir.

L’ouvrage plonge ensuite dans le détail des débats et des intrigues qui ont accompagné le processus de nationalisation.

Deux camps se font face

D’emblée, François Morin rappelle que, dans la nouvelle majorité, deux camps se faisaient face. Le premier, dont il se revendiquait et qui avait à sa tête le chef du gouvernement, assumait la « rupture » que constituaient ces nationalisations avec le modèle économique précédent. Il prétendait pouvoir constituer ces transferts de propriété sans prendre en compte le contexte conjoncturel et international. En face, les « réformateurs », dirigés par le ministre de l’économie et des finances d’alors, Jacques Delors, défendaient un procédé plus prudent, prenant en compte le contexte extérieur et ménageant le capital national privé. Favorables à cette version allemande du néolibéralisme qu’est « l’économie sociale de marché », ils soutenaient des nationalisations a minima.

Ce face-à-face est connu. On connaît aussi son issue finale : le « tournant de la rigueur » de mars 1983, puis le remplacement de Pierre Mauroy par Laurent Fabius en juillet 1984, autrement dit le triomphe de la ligne réformatrice. Mais cette victoire ne s’est pas construite aisément. En 1981, les réformateurs sont sur la défensive.

François Morin raconte les nombreux coups bas et obstructions menées par la rue de Rivoli (le « Bercy » de l’époque) contre les projets de nationalisation, notamment des banques. Le ministère a confié l’affaire à Michel Pébereau, qui sera plus tard l’homme de la transformation de BNP Paribas en grande banque de marché et qui est issu du cabinet de René Monory, le ministre giscardien sortant… C’est dire si ce dernier ne se montrera guère motivé par les nationalisations, notamment bancaires.

Les points de débat

Les débats portent alors principalement sur deux points : la part que doit prendre l’État dans les nationalisations et l’ampleur des nationalisations
financières.

Sur le premier plan, les réformateurs demandent une simple montée de l’État à 51 % quand les partisans de la rupture défendent une prise de possession de 100 %, arguant du caractère irréversible et complet du changement de modèle. Ces derniers auront le dernier mot. François Morin explique, non sans malice, comment il a su convaincre le gouvernement que la prise de 100 % était in fine moins chère qu’une montée à 51 %, qui aurait nécessité une augmentation de capital alimentant la spéculation et donc la montée des prix des actions. Néanmoins, les réformateurs sont repartis à la charge, insistant pour un calcul « multicritère » de l’indemnisation incluant le cours de la bourse. Le Conseil constitutionnel alla plus loin en exigeant la prise en compte du seul cours de la bourse.

Sur le deuxième point, les discussions étaient plus délicates encore. La rue de Rivoli a traîné des pieds pour proposer une stratégie globale sur le secteur financier. Finalement, après avoir imposé au premier ministre lui-même l’abandon de la nationalisation des assurances, pourtant dans le programme de François Mitterrand, le ministère proposera un seuil de nationalisation ridiculement haut, à 3 340 milliards de francs de valeur des dépôts. François Morin montre alors à Pierre Mauroy que l’application de ce seuil revient à ne prendre le contrôle que d’une seule banque. Il propose plutôt un seuil de 400 ou 500 milliards de francs pour élargir le contrôle sur la production de crédit. L’Élysée tranchera finalement pour 1 000 milliards de francs, un seuil élevé et ne correspondant à rien de précis.

Démocratiser enfin l’économie à la racine

Le récit de François Morin montre combien le camp réformateur, sur la défensive au début du septennat, a su saper les bases du projet global de nationalisations, avant de le vider de son contenu une fois le « tournant
de la rigueur » survenu.

Certes, il n’est pas question de nier le contexte international très défavorable, mais le véritable échec des nationalisations n’est pas économique. Au reste, beaucoup des entreprises nationalisées ont joué pendant la période 1981-83 un rôle moteur dans le maintien de l’investissement et, in fine, de la croissance. Et on l’oublie souvent, mais en 1982, la France a réalisé une croissance de 2,5 % contre -0,4 % en Allemagne fédérale… Et on se souvient que lors des privatisations de 1986 et 1993, les actionnaires n’étaient pas effrayés, tant s’en faut, par une supposée mauvaise santé des entreprises d’État que l’on vendait.

Un échec politique

Non, le vrai échec des nationalisations de 1981 est politique. C’est l’abandon de fait de l’ambition de démocratisation décrite plus haut. Les entreprises nationalisées sont rapidement prises en main par la haute fonction publique et gérées dans des logiques de marché après 1983. Les entreprises nationalisées sont devenues finalement les avant-gardes de l’évolution néolibérale qu’elles devaient initialement contenir. Et lorsqu’on a voulu les privatiser, personne ne s’y est vraiment opposé (sous Lionel Jospin, la gauche a même participé largement au mouvement), parce que c’était un destin logique…

Or, c’est précisément à cette ambition que François Morin propose de revenir dans la deuxième partie de l’ouvrage. Car, au moment où le paradigme néolibéral est encore dominant, mais clairement à bout de souffle, la construction revendiquée par François Morin d’une « démocratie économique radicale » semble répondre aux enjeux sociaux, environnementaux et politiques de notre époque. La « double intuition » de la gauche d’avant 1981 de relever le défi d’une économie en voie de financiarisation et d’internationalisation, par la maîtrise de la propriété et celle du crédit, reste donc d’actualité.

La question du crédit


La question du crédit, d’abord, est fondamentale. Car la situation s’est encore aggravée depuis le début des années 1980. François Morin y voit le fruit de trois grandes causes. D’abord, « les deux prix fondamentaux qui déterminent la valeur des monnaies (taux de change et taux d’intérêt), en raison du processus de “libéralisation”, sont désormais déterminés uniquement par les forces du marché ». Il pointe d’ailleurs ici la responsabilité de Michel Rocard, avec sa décision de libéraliser entièrement les flux de capitaux en 1990. Ensuite, la création monétaire est désormais entièrement soustraite à la souveraineté des États et laissée aux intérêts des banques commerciales privées désormais largement constituées en « oligopoles ». Enfin, le crédit se dirige de plus en plus vers les marchés financiers qui, eux, n’ont pas cette capacité de création monétaire et vient alimenter des bulles et donc des crises qui pèsent sur l’économie réelle.

Comment inverser la tendance ? Faut-il songer à nationaliser à nouveau les banques ?

François Morin estime la perspective difficile dans la mesure où les grandes banques ont atteint des niveaux de capitalisation très élevés. Il propose donc de contourner la difficulté en établissant un « pouvoir élu au cœur de la décision de crédit ». Ce sont ces pouvoirs qui décideraient des critères et des montants globaux d’attribution des prêts, ainsi que des priorités par secteur. Cet encadrement en finirait avec l’indépendance des banques centrales et l’interdiction d’un financement monétaire des déficits. Une telle méthode permettrait de relever les défis cruciaux qui sont aujourd’hui délaissés par le secteur privé pour des raisons de rentabilité.

Une démocratisation du pouvoir en entreprise

Mais le système ne peut fonctionner que si les entreprises individuelles, les banques individuelles, jouent le jeu et c’est pourquoi François Morin propose, comme alternative aux nationalisations, un projet de
démocratisation avancée du pouvoir en entreprise.

Comme Thomas Piketty, il est fortement inspiré de la cogestion allemande mais propose d’aller plus loin : donner une égalité de pouvoir aux apporteurs de capitaux et aux apporteurs de travail. Selon lui, cette égalité change la nature de l’entreprise qui n’est plus uniquement destinée au profit mais aussi à la valorisation du travail productif. De même, le lien de subordination en serait fortement affecté. In fine, le contrôle social sur l’entreprise serait renforcé et il y aurait là un complément important du contrôle du crédit.

Sans nationaliser formellement, François Morin espère ainsi retrouver, par des règles nouvelles de démocratisation, les ambitions perdues de 1981. Ses propositions font écho à celles de Thomas Piketty dans Capital et Idéologies (Seuil, 2019), qui délaisse cependant la question du crédit, ou de la Théorie monétaire de la monnaie (MMT) étasunienne qui, elle, délaisse le champ de la propriété.

Ces propositions représentent donc une contribution intéressante au débat actuel. Elles ouvrent cependant sur certains problèmes qui mériteraient d’être discutés.

Des facteurs de risque

D’un côté, le contexte international, talon d’Achille du projet de 1981, reste un facteur de risque. Les propositions d’une entente internationale sur les taux de change ou de fédéralisation de l’UE peuvent être séduisantes en théorie, mais elles demeurent peu probables et ne peuvent constituer une donnée acquise d’un tel projet. Il faudrait donc nécessairement réfléchir en amont à la dépendance des importations d’une économie s’engageant dans un tel projet, et cela ne pourrait passer que par une définition profonde et démocratique des besoins. C’est un point essentiel qui permettrait par ailleurs de guider l’orientation du crédit, comme l’a mis en avant le sociologue Razmig Keucheyan dans son ouvrage Les Besoins artificiels (La Découverte, 2019). Dès lors que l’on renonce à laisser les marchés dicter les besoins de la société, ce travail est incontournable.

De l’autre, le maintien d’un rôle clé du capital dans le pouvoir des entreprises et la persistance d’une propriété « excluante » de tous ceux qui ne l’ont pas posent la difficulté de la traduction dans la pratique des entreprises de leur nouvelle fonction « d’intérêt général ».

Aller plus loin

L’économiste Benoît Borrits a, dans son ouvrage Au-delà de la propriété (La Découverte, 2018) pointé les limites de ces solutions qui préservent la propriété. Il propose, dans son dernier livre, Virer les actionnaires (Syllepse, 2020), d’aller plus loin en diluant la propriété des entreprises par la socialisation d’un crédit destiné à remplacer les fonds propres dans leurs bilans. Les entreprises seraient alors gérées conjointement par les salariés, les citoyens et les usagers. Cette gestion serait alors nécessairement cohérente avec l’exigence d’intérêt général de ces entreprises et achèverait la démocratie économique. Le mouvement va plus loin que ce que propose François Morin, en suggérant d’achever la démocratisation de l’économie.

Il n’en reste pas moins que l’ouvrage de François Morin ouvre une réflexion nécessaire et utile au moment où beaucoup recherchent une alternative pour répondre à l’offensive néolibérale actuellement à l’œuvre en France. Il ouvre un espoir – démocratiser l’entreprise, mieux orienter le crédit, reprendre le contrôle sont des besoins toujours actuels – et rappelle que tout recul devant le capital se traduit in fine par un abandon de toutes ces ambitions. Reste à présent à savoir si, pour reprendre le titre de l’ouvrage, la gauche voudra encore essayer…

Romaric GODIN

Article publié dans Mediapart

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