Le leadership dans les mouvements sociaux

Intervention au débat organisé par Jai Jagat

La question du leadership des mouvements sociaux est une question plus politique que sociologique. Il s’agit moins d’une discussion sur le pouvoir en général que d’une réflexion sur les objectifs et l’efficacité des mouvements, leur nature et leur rôle, leur composition et leur organisation. La question renvoie à la stratégie des mouvements, à la culture des mouvements et à la définition des alliances. La question du leadership traverse les interrogations et les renouvellements des divers mouvements.

Cette question du leadership recoupe la question de la non-violence. Il ne s’agit pas là de la discussion de la non-violence en tant que principe moral mais du rôle de la non-violence dans la stratégie des mouvements, de son efficacité et de ce qu’elle révèle. Il n’y a pas un dogme de la non-violence, il y a une pluralité de positions et de situations.

2.

Le leadership des mouvements diffère suivant la culture des mouvements historiques d’émancipation. Chaque mouvement garde longtemps ses spécificités, mais il y a des échanges et des changements entre les mouvements qui coexistent dans les mêmes périodes. Et dans la même période, il y a aussi les leaderships qui se dégagent dans les alliances et les fronts entre les mouvements.

Les différents mouvements sociaux sont le produit d’une évolution longue, marquée par des lentes évolutions et par des épisodes révolutionnaires. Ils correspondent à différentes cultures qui restent présentes et construisent l’histoire des mouvements. Parmi les mouvements historiques longs, citons les luttes paysannes et les grandes luttes ouvrières ; le mouvement de la décolonisation avec le passage de la première phase de l’indépendance des États à la phase actuelle de libération des peuples ; le mouvement des libertés et des droits avec une nouvelle séquence depuis les années 1960. Une conception du leadership correspond à chacun de ces mouvements historiques.

Des mouvements considérables à l’échelle mondiale caractérisent la nouvelle période et définissent de nouvelles formes de leadership. C’est le mouvement des droits des femmes qui remet en cause des rapports millénaires. C’est également au mouvement des peuples autochtones. Et aujourd’hui, les mouvements contre le racisme et les violences policières discriminatoires et racistes. Ces mouvements se réfèrent à la proposition de l’intersectionnalité qui prend en compte l’articulation des différentes formes de l’oppression : les classes, les genres, les origines.

Un autre mouvement a pris une grande importance et devient structurant : le mouvement écologiste pour l’urgence climatique et la biodiversité.

3.

Nous mettrons l’accent sur les nouveaux mouvements qui se sont développés depuis 2011. Ils sont portés par une réaction des peuples à la crise financière de 2008 qui a révélé la fragilité du néolibéralisme et le tournant austéritaire du capitalisme financier, mêlant austérité et autoritarisme. Ils ont pris des formes diverses avec les printemps arabes, les indignés, les occupy, les occupations des places, les manifestations périodiques dans les villes. En 2019, on a compté des manifestations massives dans quarante-sept pays.

C’est une nouvelle génération de mouvements, porteurs d’une nouvelle culture, qui renouvelle la vision du leadership. Ces mouvements ont été magistralement analysés par Zeynep Tufekci (voir Zeynep Tufekci Twitter & les gaz lacrymogènes, C&F éditions et l’article de Gustave Massiah Le monde révolté ). Avec des variations en fonction des situations, ils se présentent comme des mouvements anti-autoritaires et horizontaux. On les qualifie de leaderless ou de sans-leaders. Même si on voit apparaître au cours du mouvement des leaders ou des portes paroles, dans les faits aucun ne contrôle le mouvement. Par leur forme d’organisation et leur usage du numérique, ce sont des mouvements à l’ère du numérique, même quand cette caractéristique ne suffit pas à les définir.

On y retrouve, en fonction des situations spécifiques, des mots d’ordre analogues : le refus des inégalités sociales, des discriminations, des injustices, une demande des libertés et de l’effectivité de droits. On voit apparaître de plus en plus la revendication de justice environnementale. On retrouve partout la lutte contre la corruption. On peut faire l’hypothèse que ce refus de la corruption traduit la prise de conscience de la fusion entre les classes politiques et la classe financière qui annule l’autonomie du politique. Cette méfiance du politique se traduit par le rejet de la délégation et de la représentation et la revendication d’une nouvelle démocratie. L’écriture d’une « nouvelle constitution » est souvent portée par les manifestants.

4.

La perspective stratégique de cette nouvelle génération de mouvements est celle d’une transformation sociale, écologique, démocratique et géopolitique. Chacune de ces quatre dimensions mêle la résistance et l’alternative, l’urgence et le projet alternatif. Le leadership nécessaire est celui qui est capable d’articuler la résistance et l’alternative dans chacune des quatre dimensions et dans les rapports entre les dimensions.

Les mouvements sociaux sont confrontés à la répression et aux contre-révolutions. Et à la montée des idéologies racistes, sécuritaires, xénophobes ainsi, qu’à la vague des guerres décentralisées. Le néolibéralisme durcit sa domination et renforce son caractère sécuritaire appuyé sur les répressions et les coups d’état. Les gouvernements réactionnaires et autocratiques ont pris le pouvoir dans plusieurs pays, à commencer par les États-Unis, l’Inde, la Hongrie ou le Brésil, sans oublier la Russie, la Chine. Les mouvements sociaux et citoyens se retrouvent en position défensive. Le leadership commence avec l’organisation des résistances sociales, démocratiques, politiques, idéologiques, géopolitiques.

Même pour résister, il faut des alternatives. Le leadership repose sur la capacité à proposer une perspective sur des avenirs possibles et des actions alternatives immédiates pour construire le futur dans le monde actuel. Les perspectives sont en cours pour chacune des dimensions : les perspectives sociales, avec la lutte contre les inégalités et les exclusions, les perspectives écologiques avec l’urgence climatique et la biodiversité, les perspectives géopolitiques avec la multipolarité et le droit international, les perspectives démocratiques avec l’égalité des droits et les libertés, la démocratie économique et dans les entreprises, la démocratie locale, nationale et mondiale. Il faut les concrétiser et les rendre visibles.

5.

La culture des mouvements est marquée par le numérique. Le numérique est une révolution technologique qui a de fortes interactions avec le changement social sans pour autant le surdéterminer. Dans les mobilisations, les outils numériques et les manifestations de rue traduisent la même réalité. Ils créent une culture contestataire commune qui se diffuse rapidement et à laquelle des millions de gens peuvent participer. Les mouvements contestataires connectés assument des identités collectives qui dépassent les clivages politiques et sociaux habituels. Ces réseaux mondiaux contestataires créent des communautés fondées sur des intérêts communs plutôt que sur le hasard de la géographie. L’occupation des places et des parcs souligne l’importance du bien public, de l’espace public partagé et non monétarisé, du rejet du fétichisme de la marchandise.

Ce n’est pas un désintérêt pour les objectifs politiques, institutionnels ou électoraux, mais la marque d’un profond scepticisme quant à la capacité d’atteindre les objectifs par ces moyens.

Une partie du leadership se jouera sur la capacité à mobiliser les jeunes engagés dans le numérique. Ils et elles peuvent jouer un rôle moteur dans la lutte contre les GAFAM et contre l’impunité et le pouvoir exorbitants des multinationales du numérique. Ils et elles peuvent jouer un rôle dans la mise au point des outils participatif de vérification qui sont indispensables pour s’opposer à la contre- attaque des autorités sur le terrain même du numérique et de l’information (surveillance de masse, désinformation, infox,…). Ils et elles peuvent contribuer à doter les mouvements des outils numériques qui renforceront les premières phases de mobilisation, qui permettront de résister aux contre-attaques des autorités, qui permettront de résister aux plateformes hégémoniques, qui contribueront à éviter les paralysies tactiques, qui faciliteront les narratifs des mouvements, qui inscriront les mouvements dans la détermination des stratégies.

6.

Les mouvements sociaux sont confrontés à la question de leurs formes d’organisation.

Dans la gouvernance des sans-leaders, les outils numériques facilitent le travail et une organisation plus horizontale et plus égalitaire des tâches, ainsi que la communication en temps réel. L’idée de fonctionner sans organisations formelles, sans leaders, sans infrastructures importantes, remonte aux années 1960. Elle privilégie une forme d’organisation « adhoc », avec qui se présente et qui en a envie. Cette forme d’organisation renforce l’adhésion, la spontanéité et l’inventivité.

L’absence de structures décisionnelles conduit cependant à ce que Zeynep Tufekci nomme « une paralysie tactique ». Elle rend difficile le règlement des désaccords et la capacité de négocier. L’absence de leadership limite la capacité de négocier au bon moment. Personne ne peut engager le mouvement vers de nouvelles tactiques. Elle facilite l’irruption de leadership de facto qui attirent l’attention mais ne sont pas reconnus formellement et subissent de fortes attaques publiques sur les réseaux sociaux. Ces mouvements s’organisent en ligne et ne pensent qu’après à leur pérennisation, à la différence des mouvements plus anciens, dont l’exemple typique est celui des droits civiques aux États-Unis.

La volonté de définir politiquement les modalités d’organisation n’est pas secondaire. Elle concerne plusieurs nécessités : la préparation des mouvements ; la gestion des mouvements pour éviter la paralysie tactique ; la réponse à la répression ; la pérennisation des mouvements. La remise en cause de la délégation et de la représentation rend difficile la définition de la légitimité. Les mouvements sans leader n’ont pas de porte-parole désigné, pas de leader élu ou institutionnel. Ils courent moins le risque d’être décapités par l’arrestation, la cooptation ou la corruption. Ils expérimentent des nouvelles formes de direction politique. Il s’agit d’une mise à plat critique de la fonction du leadership.

7.

Dans la culture politique, depuis la 1ère Internationale, le leadership des mouvements était assuré par les partis politiques. Les mouvements sociaux à l’ère du numérique sont des mouvements politiques. Ils assument directement une partie des tâches d’organisation qui relevaient traditionnellement des partis politiques, notamment le leadership reconnu et les négociations. Cette structuration traditionnelle est largement remise en cause du fait de la grande méfiance des activistes, et plus généralement des populations mobilisées, par rapport aux institutions politiques et particulièrement par rapport aux partis politiques.

La remise en cause de la forme parti est beaucoup plus profonde. Elle est liée à la remise en cause de la stratégie anciennement dominante de transformation sociale : créer un parti, pour conquérir l’État, pour changer la société. Les partis construits pour conquérir l’État deviennent Parti-État avant d’avoir conquis l’État, et à ce titre se transforment en freins pour les mouvements et les évolutions culturelles et sociales. La conquête de l’État a permis à la bourgeoisie d’imposer le capitalisme, il est peu probable qu’elle permette, à elle seule, d’en sortir.

Les mouvements sociaux sont eux aussi en redéfinition. Citons par exemple le mouvement paysan avec la Via Campesina qui a appuyé les mobilisations à partir d’un renouvellement radical de ses mots d’ordre autour de l’agriculture paysanne, du refus des OGM, de la souveraineté alimentaire. Par ailleurs, les mouvements sociaux sont confrontés à la difficile négociation avec les pouvoirs et aux risques d’ONGéisation qui les accompagne.

Depuis les années 1960, les mouvements ont revendiqué leur autonomie et refusé la subordination aux partis politiques. Ce qui a été affirmé dans les forums sociaux mondiaux autour de l’horizontalité et de la diversité. C’est ce qui a été prolongé par la génération des mouvements après 2011. La recherche d’une nouvelle synthèse, ou à tout le moins d’une meilleure articulation entre la forme mouvement et la forme parti est à l’ordre du jour. Elle implique la remise en cause des formes d’organisation des partis, aussi bien des partis parlementaires que des partis d’avant-garde. Ce qui est en jeu, c’est la définition d’une nouvelle stratégie de transformation politique.

8.

Le défi le plus difficile pour les mouvements est celui de la redéfinition de la démocratie. Du point de vue de l’alternative et de la stratégie, on voit relativement bien ce qui peut être proposé pour la transition sociale et pour la transition écologique. Le mouvement social a mis en avant les perspectives et les propositions pour un monde sans inégalités sociales et sans discriminations. Le mouvement pour le climat a ouvert un débat vigoureux sur la transition écologique. C’est sur la démocratie que le défi est le plus difficile à relever. C’est sur cette dimension que les progrès sont indispensables.

La question de la démocratie est constamment présente. Elle commence avec les revendications de garantie des libertés, de refus des répressions et de l’autoritarisme, de demande d’effectivité et d’égalité des droits. Elle est présente dans l’impératif de dignité, dans le questionnement des institutions, dans l’importance des services publics. Les mouvements horizontaux mettent en avant la mise en cause de la corruption et vont jusqu’au refus de la délégation et de la représentation.

La démocratie représentative est questionnée. Est-elle nécessaire mais non suffisante ? Comment trouver les garanties pour qu’elle ne serve pas de simple couverture pour les puissants. Les mouvements se veulent des formes de démocratie en actes. Ils ont pourtant des difficultés à résoudre les questions de démocratie interne. C’est pour inventer de nouvelles formes de démocratie, internes et externes, qu’une révolution philosophique et culturelle est nécessaire.

Plusieurs questions nécessitent la réinvention de la démocratie. Ainsi, le leadership des mouvements doit tenir compte du renouvellement des rapports entre le local, le national et le global. Par ailleurs, l’expérience a démontré qu’il y a une continuité entre les méthodes utilisées pour prendre le pouvoir et l’organisation de la société qui en résulte. Comme l’a illustré le débat, qui n’a pas encore été mené à son terme, sur la lutte armée pendant la première phase de la décolonisation. Enfin, le débat est ouvert aujourd’hui, par rapport à la démocratie, sur l’actualité des formes de populisme qui proposent de construire l’unité des mouvements et/ou des nations autour de personnalités charismatiques.

9.

Les mouvements sont confrontés à la bataille pour l’hégémonie culturelle. Le leadership des mouvements est interpellé par cette situation. Les mouvements sociaux à l’ère du numérique sont confrontés à la répression et aux contre-révolutions. Ils portent une contre-offensive par rapport à l’hégémonie culturelle réactionnaire actuelle.

Cette offensive est d’abord dirigée contre l’égalité. Les inégalités sont considérées comme naturelles, ce qui conduit à une conception sécuritaire : la répression contre les revendications. Les mouvements sont confrontés à la violence créée par le monopole de la violence par les institutions dominantes. Les formes du refus de cette violence font l’objet de débats au sein des mouvements sociaux. Ce qu’il y a de commun aux différents mouvements c’est le refus des inégalités sociales et des discriminations et le rejet de la corruption. En cela, les mouvements sociaux sont porteurs d’une contre-offensive contre l’idéologie dominante de la mondialisation néolibérale.

Une révolution encore souterraine, mais dont les mouvements localisés, massifs et répétés, forment les principaux points d’accroche, est portée par l’idée partagée à l’échelle mondiale que les inégalités, les injustices, l’arbitraire et la corruption sont insupportables. Et que la révolte pour ne plus les supporter est légitime. D’autant plus légitime qu’il s’agit de l’avenir de l’humanité elle-même, confrontée à une crise climatique et écologique majeure que les pouvoirs en place refusent de prendre en compte. Les révoltes ne sont pas seulement des soulèvements de refus. Les révoltes deviennent des révolutions quand des issues apparaissent possibles. Si les inégalités, les discriminations et les injustices sont devenues insupportables et inacceptables, c’est aussi parce qu’un monde sans inégalités, sans discriminations et sans injustices apparaît possible.

Gustave MASSIAH (04-07-2020)

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